Les joyeuses aventures de Zilk

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Les joyeuses aventures de Zilk | Chapitre IV : L’oracle des bois Sonfrèches


– CHAPITRE IV –

L’oracle des Bois Sonfrèches

Qui aurait-pu penser que, par cette belle journée ensoleillée, dans une taverne si tranquille, des choses pour le moins terribles allaient se produire ? Personne, car ce ne fut pas le cas.

En cette douce après-midi, dans la paisible auberge du Tonneau Percé qui avait recruté une nouvelle serveuse tout aussi fringante que la précédente, deux êtres maléfiques et leur sublime raton-laveur se reposaient en toute quiétude, sans songer qu’à quelques dizaines de kilomètres de là, une guerre de religion sanglante venait de se déclencher et allait répandre le chaos sur l’intégralité du Continent pour les siècles à venir.

  • Zilk, interpella discrètement Morgane, regarde le vieux croûton au fond de l’auberge. Ce bougre ne nous a pas lâché des yeux depuis qu’on est arrivés.
  • Hmm ? marmonna Zilk, occupé à apprendre à Bibine comment tenir convenablement sa petite cuillère. Vu le triste état de ses vêtements, il n’a pas l’air de présenter le moindre intérêt.
  • Mais j’aime pas qu’on m’observe comme ça ! s’emporta la belle.
  • Eh bien, s’il te dérange, tue-le et cesse donc de faire de même avec moi. Non mais qu’est ce que c’est que ces manières ?

Morgane détourna le regard du vieillard afin d’observer son compagnon qui la rabrouait. Quand il en eut fini, elle leva les yeux au ciel avec agacement, sans savoir comment débloquer la situation.

  • Vieil homme ! Tonna soudain le mage noir de toute la terrible puissance de sa voix, faisant sursauter tous les clients de l’auberge y compris sa camarade. Pourquoi regardes-tu avec autant d’insistance la poitrine opulente de ma comparse ? Cela va à l’encontre de toutes les règles de bienséance !

Il y eut un flottement dans la salle. Zilk n’ayant pas pris la peine de se retourner, il semblait à tous qu’il s’adressait au mur en face de lui. Face à ce silence inattendu, le sorcier jeta un coup d’oeil derrière lui et se rendit compte qu’il n’y avait aucun vieillard attablé au fond de l’auberge, seulement un jeune couple avec leur bol de soupe et un marmot en sanglots agrippé au pied de la table comme si sa vie en dépendait. Agacé par ces pleurs incessants, le nécromancien jeta en toute discrétion un sort de disparition sur le support du jeune enfant, ce qui le fit tomber à terre. La table, déséquilibrée, déversa alors l’intégralité de son contenu sur le malheureux qui se retrouva assommé par sa hantise de toujours, une assiette de poireaux.

  • Morgane ? fit Zilk d’un air interrogateur. Pourquoi n’y a-t-il aucun vieux croûton tel que tu me l’as décrit ?
  • Parce qu’il est à côté de toi… soupira la jeune femme. Il a été tellement effrayé par ton discours qu’il a aussitôt rappliqué… mais je crois qu’il n’ose pas te parler, en fait.

Zilk se tourna alors vers l’homme. Il le toisa du regard, l’inspectant de bas en haut d’un air hautain. Il était pauvrement vêtu. Une simple cape de toile enveloppait un maigre corps dont les os se devinaient exagérément. Des culottes rapiécées par le temps ainsi que des bottes trouées complétaient sa tenue. Son faible regard trahissait les nombreuses épreuves qu’il avait récemment traversées et les multiples rides déformant son visage attestaient de son âge avancé, comme l’avait subtilement précisé Morgane.

  • Alors vieillard, gronda le sorcier. Comment oses-tu porter le regard sur les formes de MA partenaire ?
  • Je… je… balbutia-t-il. Je m’excuse de vous déranger messire, je n’ai pas eu l’intention de vous offenser, ni vous, ni votre damoiselle. Je voulais simplement vous parler mais je ne savais pas comment vous aborder car j’ai tout de suite vu en vous une grande puissance. Mon peuple et moi avons grand-besoin de votre aide !
  • Eh bien tu vois, ce brave homme ne te reluquait pas ! indiqua joyeusement Zilk.
  • Je n’ai jamais dit ça, c’est toi qui fait une fixette sur mes courbes…Et je ne suis pas sa damoiselle… ajouta-t-elle en grommelant à l’adresse du vieil homme, tout en sachant pertinemment que personne ne l’écoutait.
  • Le problème est donc réglé, conclut le mage noir en se levant. Je te propose de nous mettre en route maintenant, le monde nous attend !
  • Mais… Et mon peuple ? Vous allez m’aider n’est-ce pas ? implora l’octogénaire de sa voix vacillante.
  • Morgane, allons-y ! Hazefu ne s’est pas détruite en une semaine ! Elle n’est pas encore détruite d’ailleurs… Il faudra y remédier.

Imitant avec plaisir l’attitude de son partenaire de crime, la sulfureuse rousse ramassa ses affaires et marcha de son pas le plus digne vers la sortie, ignorant totalement les suppliques du vétéran.

Ils avaient ainsi marché plusieurs heures durant, suivant une direction qu’avait indiqué Zilk en sortant de l’auberge. Son choix avait été dicté selon l’alignement des planètes avait-il affirmé d’un air distrait. Morgane avait cessé de chercher à comprendre, épuisée par ses récentes aventures, se contentant de le suivre en somnolant. Leur avancée était ponctuée par les râles de Zilk qui estimait la marche de sa compagne trop lente à son goût. Leur balade n’avait profité qu’à Bibine, qui sautillait joyeusement d’arbustes en arbustes en couinant avec légèreté et grâce.

Enfin, alors que s’étendait doucement le voile de la nuit sur l’horizon, ils découvrirent avec émerveillement des traces de civilisation sous la forme d’une cabane coincée dans le tronc d’un vieux chêne. Zilk s’arrêta en vue de la hutte, fit signe à ses compagnons de l’imiter et se retourna vers Morgane avec l’étincelle dans les yeux que la belle rousse commençait à assimiler à une idée fusant dans son esprit.

  • Et tu as parfaitement raison, confirma-t-il. Une idée fuse bel et bien dans mon esprit.
  • Ha, je me disais aussi… mais attends ! s’exclama-t-elle avec étonnement. Tu peux lire dans mes pensées ?
  • Oh non, c’est inutile. Je suis désolé de devoir te l’annoncer ainsi, entama Zilk avec ironie, mais tu es seulement bien prévisible ma jolie.
  • Ma jolie ? Ma jolie ! Ne m’appelle plus jamais comme ça ! s’indigna la rousse en rougissant de fureur. Recommence ne serait-ce qu’une seule fois et…
  • Toc toc, l’interrompit subtilement le battant de la porte vers laquelle Zilk s’était dirigé, ignorant les propos de sa partenaire.
  • Et je te conseille d’arrêter de m’ignorer, espèce de mage de pacotille !

A ce moment précis, un vieillard ouvrit la porte du cabanon et se retrouva face à un Zilk souriant, une guerrière farouche et un mammifère callipyge, dont les formes rappelaient la beauté et la pureté d’une belle nuit d’été.

  • C’est à moi que vous parlez, jeune impudente ?! s’offusqua-t-il en frétillant des bajoues. Je ne vous permet p…
  • Bonsoir cher confrère, le coupa le mage noir d’un ton posé. Je suis Zilk, voici Bibine et la turbulente jeune femme que vous voyez n’est autre que Morgane, ma partenaire. Veuillez l’excuser pour ces quelques mots peu agréables, j’imagine qu’ils m’étaient destinés…
  • Humph. Et pourquoi avez-vous voyagé jusqu’à ma demeure, cher… confrère ? questionna l’ancien en jetant sur son interlocuteur un regard suffisant.

Zilk se racla la gorge avant d’entreprendre une longue et élégante tirade dont il avait le secret. Il ouvrit la bouche, prêt à déverser sa savante dialectique :

  • On veut juste savoir quelles personnes comptent déclencher l’apocalypse et où on peut les trouver, lâcha Morgane avec dédain.

Son comparse se retourna, visiblement choqué par sa prise d’initiative soudaine et irréfléchie. Elle lui répondit par un sourire moqueur et continua.

  • Vous êtes sorcier c’est ça ? fit-elle en montrant du doigt ce qui semblait être un télescope, feignant une expression admirative.
  • Je suis un devin moi madame ! clama-t-il avec aigreur. L’oracle des Bois Sonfrèches !
  • Ca tombe bien, je ne serai pas contre un petit remontant, précisa Zilk à part.
  • Eh bien c’est exactement ce que nous recherchons ! poursuivit la fière voleuse. Un homme aussi compétent et renommé que vous devrait pouvoir nous aider, non ?
  • Moui, c’est pas faux, présenté de cette façon, songea le bougre. Suivez-moi à l’intérieur.

Avant de pénétrer dans la bicoque, Zilk arrêta Morgane d’un regard entendu.

  • Dis-moi, comment es-tu parvenue à le convaincre aussi facilement ? Demanda-t-il, sincèrement intéressé. Je connais sa réputation et je m’étais résigné à employer l’hypnose pour en tirer quelque chose.
  • Oh tu sais, tous les mages sont prévisibles, fit-elle avec une certaine rancune dans la voix avant de rentrer dans la masure.

La demeure du prophète ne manquait pas de charme, dotée d’un style alliant légèreté rustique et naturalisme épuré. Tout était en bois du sol au plafond et seule une fenêtre crasseuse servait à illuminer l’endroit, et plus particulièrement une impressionnante collection de bouteilles que la pâle lumière automnale ornait de reflets multicolores.

Le vieillard leur signala avec dédain qu’ils pouvaient s’asseoir pendant qu’il se préparait à recevoir les visions dont les déïtés lui faisaient grâce. Il attrapa une demi-douzaine de breuvages et il se retira derrière un grand rideau pourpre afin de préserver le mystère de son savoir. Intrigués, les invités se rapprochèrent et entendirent de nombreux “glou glou glou” dont la signification restait pour le moins ésotérique.

  • Attends, regarde les bouteilles ! chuchota Morgane, choquée. Whisky forestier, rhum aux groseilles, cuvée des écureuils…
  • Silence, lui intima Zilk qui patientait calmement assis en tailleur. Il faut respecter les dieux de chacun.
  • Avec ça, je vais avoir des visions de folie ! S’égaya soudain leur hôte dans un accès d’euphorie prophétique.

Quelques minutes plus tard, ce dernier tira le rideau et ils purent constater que les flacons qu’il avait pris avec lui gisaient à terre, vides. L’air hagard, l’oracle des Bois Sonfrèches tituba jusqu’au tabouret le plus proche, la langue pendante et les yeux exorbités.

  • Regarde, murmura Zilk. Il entre en transe.
  • Ola, vous, vooooooyageurs ! S’écria le vieux mage d’une voix éraillée. Vous en êtes venu quérir à grand galop mon savoir et mon savoir je vous donnerai ! Ouaip ! Les bonshommes que vous r’cherchez sont pas des Jojo bien rigolos. J’en sais pas bien ce que vous y chercheriez des noises mais faites gaffe à vos miches les jeunots ! ‘Fin bon j’m’en fous moi hein, tant que j’ai mes flaconnets pour… euh… Exercer mon art, c’est tout c’qui compte. Alors voilà, les p’tits mecs que vous en avez après, le premier y s’appelle….

Et c’est ainsi que nos amis purent entendre ce vieil ivrogne déblatérer, de longues minutes durant, ses prophéties dont le sens n’avait d’égal que la lucidité de son orateur. Rapidement Zilk se rendit compte que ces élucubrations ineptes ne lui apprenaient rien qu’il ne sache déjà. D’ailleurs, Morgane s’était assoupie dès le début à côté de lui. Même une bonne cueillette aux champignons serait plus enrichissante. C’est donc d’un geste puissant et grave qu’il éleva un doigt majestueux en direction du vieil homme, prêt à abréger cette triste vie. Il aurait certes pu l’interrompre, l’humilier et imposer sa supériorité indéniable mais il était d’humeur magnanime et ne voulait pas froisser plus que nécessaire ce qui restait de dignité en cet homme.

Je me permet d’ailleurs d’ouvrir une parenthèse pour que vous, lecteur, remarquiez à quel point Zilk est devenu humble et généreux par rapport à la genèse de ce récit. N’aurait-il pas poussé plus bas que terre un tel spécimen seulement quelques pages plus tôt ? Et maintenant il souhaitait abréger les souffrances du malheureux ivrogne sans même perturber son récit. Quel grand homme était-il devenu sous l’influence aimable de sa camarade rousse…

  • Mais revenons-en à notre brave ami et à son doigt dans lequel montait un sortilège de dévastation primaire de niveau sept, école des ténèbres, treizième cercle. Au moment où son acte de bienfaisance allait prendre forme, Bibine surgit subitement des ombres d’un vieux fauteuil branlant et atterrit dans la main de son maître, son doux regard de mammifère exprimant toute la pertinence intellectuelle dont elle était capable.

Le nécromant la regarda pendant quelques secondes, hésitant, puis il se détourna, tapota la tête de Morgane pour la réveiller et sortit de la bicoque à grands pas. Sa jolie comparse le suivit, l’esprit encore un peu brumeux, et lui demanda avec la voix pâteuse :

  • Alors, on a appris des choses ?
  • Non.
  • C’est bien ce qui…qu’il me seeeeeemblait, nota-t-elle en baillant. Et pourquoi on a pas tué le vieux ? Il sait qui on est…
  • Bibine m’a demandé d’épargner cet ami de la forêt, expliqua-t-il sobrement. Allons chère amie, nous nous passerons des quelques détails utiles que nous étions venus chercher. Dirigeons-nous sans plus attendre vers le nord !

À quelques milliers de kilomètres de là, un nain broussailleux se réveilla en sueur au milieu de la nuit en criant “JAMAIS AU NORD !” avant de se rendormir lourdement. Dans la cabane de l’oracle des Bois Sonfrèches, un peu plus tard, le vieil hystérique termina sa prophétie :

  • … Et il collectionne les pigeons. Oh et j’ai failli oublier, il sait que vous en avez après lui et il a préparé un piège pour vous accueillir !

Il reprit alors ses esprits, s’ébroua vigoureusement et se frotta les yeux avant de s’apercevoir que ses convives n’étaient plus là. Il attrapa une nouvelle bouteille dont l’étiquette indiquait “Alcool pour mage, le Vin-vocation” et marmonna dans sa barbe :

  • Bon, tant pis pour eux. Tiens, je bois à leur santé !

Tom & Alban

Les joyeuses aventures de Zilk – Chapitre III : Le majeur de l’Indomptance

– CHAPITRE III –

Le majeur de l’Indomptance

Attiré par la fumée noire qui tourbillonnait vers les cieux, annonçant un chaos prochain, un attroupement se rassembla en quelques minutes autour de la cathédrale dévastée.  Après s’être éloignés de ce lieu de culte, qui ne ressemblait plus qu’à un tas de cendres fumant, théâtre d’une ignominie sans fin, ils prirent quelques instants pour toiser la foule amorphe, choquée par ce sinistre spectacle.

Les deux malandrins échangèrent un regard complice et satisfait, puis ils poursuivirent leur avancée dans la sombre ruelle au sein de laquelle ils s’étaient réfugiés sous les conseils avisés de Bibine. Il suivirent le majestueux animal à travers un dédale d’allées pendant plus d’une heure, s’engouffrant dans les entrailles de la cité où échoppes et tavernes n’étaient guère plus qu’un souvenir, laissant la place à d’opulentes habitations et à d’imposants bâtiments administratifs. Ici, dans le centre-ville d’Hazefu, la cité de lumière, tous les murs mur étaient intégralement composés de marbre, la moindre porte était taillée dans le plus pur des chênes par un artisan de renom, chaque particule de verre qui composait les fenêtres était soufflée avec tant de talent qu’elle en brillait encore des années après, comme à l’épreuve du temps. Morgane admirait cette splendeur qui l’entourait, souriant à la pensée de tous ces braves gens dont la bourse mériterait d’être délestée.

  • Tu fais quoi ?! S’impatienta Zilk, qui était revenu sur ses pas après avoir perdu de vue son associée en tournant à un coin de rue, alors qu’elle était arrêtée pour contempler les alentours. Accélère le pas, cet endroit me met mal à l’aise.
  • Désolée, je regardais tout ça… Tout cette richesse me donne une envie terrible de… De tout piller, avoua Morgane d’un air coupable.
  • Oh… Tu ne dirais pas ça juste pour me faire plaisir par hasard ? fit Zilk avec des yeux brillants.
  • Pas le moins du monde, rétorqua Morgane en haussant les yeux. C’est juste que…

Zilk s’apprêtait à répondre avec une pointe d’émotion et d’admiration devant les instincts criminels de son employée, mais il fut coupé dans son élan par la puissante voix d’un homme qui tenait un discours sur la grand-place dans laquelle ils venaient de débarquer.

  • … Trop longtemps nous avons essayé de leur enseigner la Voie, mais ils n’ont pas voulu entendre ! Et c’est pourquoi nous devons nous battre ! Nous battre contre l’ignorance ! Nous battre contre les hérétiques qui infectent notre belle cité ! Comment vaincre ce mal ? C’est par notre dévotion que nous riposterons face à cette engeance abjecte ! C’est ici et maintenant qu’il faut réagir ! Et c’est grâce à vous, à vous tous, braves fidèles du tout-puissant, que nous y arriverons ! Désormais nul hérétique ne verra plus le jour dans cette ville ! A partir d’aujourd’hui chaque fidèle aura une dette ! Une dette envers le tout puissant, une dette de sang ! Zon-Gulu nous met à l’épreuve et ses commandements sacrés sont sans appel ! Il nous ordonne de purifier par le feu tous les infidèles refusant d’admettre sa grandeur suprême et c’est en restant solidaire, en respectant sa divine volonté que nous pourrons atteindre le royaume de paix et d’amour promis à tout adorateur du Grand Zon-Gulu.

Le vieil orateur, dont les bajoues tremblotaient au rythme de sa voix transcendée, reprit son souffle pendant quelques instants. Ses yeux étaient exorbités, son visage était rouge de fureur et d’exaltation, sa moustache frétillait à chacune de ses profondes inspirations. Le public se tut, comprenant que les prochaines paroles de leur prophète, qui respirait à grand-peine, seraient capitales.

  • Mes enfants… Il est temps de déclarer la guerre à ces fanatiques de Zin-Golo ! Il ne fait aucun doute qu’ils sont à l’origine de l’attentat odieux sur notre belle cathédrale de Sainte-Nisette, joyau architectural de notre cité ! Punissons-les à la hauteur de leur crime, marchons main dans la main sur l’abbatiale Sainte-Noisette et, tous ensemble, brûlons-la jusqu’à la dernière pierre ! Une fois ce repère de mécréants réduit en poussière, nous n’aurons qu’à nous emparer de ce qui nous revient de droit : le Majeur de l’indomptance. Avec cet artefact et dès ce soir, nous pourrons enfin faire régner la lumière du tout-puissant sur le monde ! Battons-nous, pour Zon-Gulu !
  • Bravo, bien parlé ! s’écria Zilk au milieu de la foule rugissante qui commençait à se diriger d’un même mouvement, tel un monstre gigantesque, vers l’ouest de la ville.
  • Tant d’ironie en seulement quelques mots… songea la belle voleuse.
  • Pourtant mon bonheur n’est pas feint, nous qui cherchions un guide, nous voilà avec tout un cortège ! lança Zilk gaiement.
  • C’est une façon de voir les choses, soupira Morgane malgré son amusement. Malgré tout, nous devrions peut-être nous écarter un peu de cette masse d’enragés avant de la suivre…
  • Certes, approuva son compagnon avec un signe de tête, Bibine risquerait d’être bousculée par les pieds indélicats de ces malotrus.

Les trois se rapprochèrent de la fin du convoi et, d’un pas décidé, commencèrent leur marche vers l’abbatiale de Sainte-Noisette. Ils traversèrent bon nombre d’allées, de rues et d’avenues, de places et d’esplanades, de jardins et de squares puis, enfin, ils arrivèrent en vue du somptueux bâtiment. Sous leurs yeux intéressés s’érigeait une imposante bâtisse aux larges murs, cernée par de longues rangées de fontaines dont les éclats reflétaient la lumière du soleil rougeoyant.

Arrivé au niveau de la grille d’entrée en argent massif du lieu saint, le grand-prêtre de Zon-Gulu qui menait la marche leva la main d’un geste sec, intimant ainsi à ses fidèles de stopper leur avancée. Ignorant le désordre total au sein de la troupe provoqué par son ordre, le prophète octogénaire s’avança de quelques pas dans la cour pavée bordée de sublimes roses en fleur, envoya un violent coup de pied dans une tête d’ange posée en équilibre sur le sol, et entama son puissant discours.

  • Zooltan, vois ce que tu as provoqué ! brailla le vieillard.  Tu vas subir les conséquences de tes actes ! Sainte-Nisette était un lieu de culte où régnait paix et amour… Et toi, tu l’as souillé et profané par le feu et le sang, alors que nous étions sortis déjeuner ! Tu vas payer ! Admire mon ordre réduire en cendres cette place pour la gloire de Zon-Gulu !

Sa voix, rauque et puissante, attira bon nombre d’adeptes de Zin-Golo à sortir en panique, comme autant d’abeilles dont la ruche aurait pris feu.

  • Nooltaz, quelle est donc cette folie ? s’écria l’interpellé d’une voix chevrotante, depuis une fenêtre de la cathédrale. Notre culte est pacifique, jamais nous n’avons commandité ce terrible attentat et tu le sais très bien ! Je t’en prie, dépose les armes et pénètre en paix dans notre sanctuaire, nous pourrons y parler en adultes responsables.
  • Et comment expliques-tu l’incendie qui ravagea Sainte-Nisette si ce n’est ton clergé ? Une telle puissance n’a jamais été observée sur nos terres ! Je ne vois qu’une explication à cela !

Un murmure fébrile se répandit dans l’assistance, aussi bien du côté des assaillants que des assaillis. Tous savaient quel était l’élément auquel le prêtre Nooltaz faisait référence, mais personne n’osait l’exprimer clairement. Cet artefact surpuissant, ce concentré de magie brute contenue dans un simple objet…

  • Il parle du Doigt là ? vérifia Zilk d’une voix parfaitement intelligible pour tous. Non parce que sinon on s’en va, nous.

L’assemblée se retourna d’un mouvement commun vers le mage, lui jetant un regard scandalisé. C’est alors que Zooltan, choqué, s’adressa directement au perturbateur, énonçant ce que chacun pensait.

  • Qui êtes-vous, mécréant, pour parler ainsi d’une telle relique ? s’offusqua le hiérophante.
  • Et vous, infâme ignorant, qui êtes-vous pour parler ainsi de moiiaaah ! Mais ? s’interrompit Zilk dans son courroux flamboyant.
  • Hum hum, il plaisantait bien entendu ! Reprit Morgane après son violent coup de coude dans les côtes de son partenaire. Une simple petite boutade religieuse pour détendre cette l’atmosphère sacrée… mais je vous en prie messieurs, reprenez donc votre bataille en toute sérénité.

Zilk regarda Morgane d’un air indigné l’espace de quelques instants, puis acquiesça l’initiative de sa partenaire d’un geste sec de la tête avant de se retourner.

  • Et maintenant, je crois que nous devrions nous éloigner, proposa-t-elle. L’ambiance me semble… explosive. Je crois que contourner cette échauffourée est la meilleure approche.
  • Hmm oui, si tu veux, maugréa le mage noir qui n’aurait pas dit non à une bonne grosse bataille. Attends juste une seconde…

Le sorcier balaya l’assemblée des yeux et finit par fixer son regard vers un jeune adepte tremblotant. Quelques murmures s’échappèrent des lèvres de Zilk tandis que ses doigts dansaient dans les airs. Des spasmes saisirent alors le corps du religieux naïf et son visage rougit d’une lueur exprimant une lutte interne et  intense.

  • Voilà qui devrait suffir, annonça le nécromant avec une joie non dissimulée.
  • Parfait, alors on n’a plus qu’à attendre le début des hostilités pour s’introduire à l’intérieur !

Pendant ce temps, les deux représentants cléricaux avaient repris leur joute verbale, à grands renforts d’arguments divins.

  • Apostat sournois ! Hérétique névralgique ! Hurla Nooltaz avec un geste frénétique et odieux de la main, qui rappelait non sans subtilité l’objet de sa convoitise.
  • Sordide sacripant ! Imposteur incrédule ! rétorqua Zooltan avec véhémence.
  • Vous avez utilisé le Majeur de l’Indomptance pour brûler chaque pierre de Sainte-Nisette, avouez-le ! Mais ce soir, il ne vous sauvera pas car Zon-Gulu nous protège et alors, ce sera à moi d’utiliser la puissance du Saint-Doigt pour faire régner le seul vrai dieu sur ces terres !
  • Nooltaz ! Tu sais que nul ne peut l’utiliser ! Seul l’élu saura braver le cristal dont le Majeur est ceint. Or personne à ce jour n’a montré une pureté d’âme assez forte pour que le tout-puissant lui permette de l’extirper de sa sainte enveloppe !

C’est à la fin de cette pieuse affirmation que le jeune envoûté céda, laissant place à toute la rage qu’il avait réussi à contenir jusque-là. Il brandit devant lui un large bâton gravé et se précipita au milieu de la cour de Sainte-Noisette tout en clamant de toute la force de sa voix un message incompréhensible qui, plus tard, sera interprété par les historiens comme ceci : “Bwaaaaaaaaarrrrgggggh !”.

Suite à ces mots obscurs, une bataille s’engagea dans le chaos le plus total. Les sorts fusaient de toute part et les lames fendaient les airs dans tous les sens formant un brouhaha incessant d’éclats métalliques et de flammes crépitantes. La soudaineté et la violence de cette escarmouche que l’on nommera plus tard “la bataille du fou au bâton” fut l’occasion que Zilk, Morgane et Bibine attendaient afin de se faufiler dans le sanctuaire de Sainte-Noisette en toute quiétude, par la porte de derrière.

Les trois compagnons, une fois passée l’entrée le bâtiment, purent contempler le Majeur, disposé majestueusement au centre de la chapelle, à la vue de tous.

  • Qui aurait cru qu’un tel objet serait placé ainsi en évidence ? S’étonna la belle rousse. C’est manquer de respect à tous les voleurs de la ville !
  • Ne t’emballe pas Morgane, il est protégé par un cristal enchanté et, selon les crétins dehors, seul l’élu pourra y accéder.
  • Mais alors pourquoi est-ce qu’on a fait tout ce chemin ?! On ne pourra jamais s’en emparer !
  • Scouik ! fit Bibine avec passion et fierté après avoir déposé le fameux Doigt aux pieds de Zilk.
  • Tu vois, aucun problème n’est sans solution, poursuivit le maître du merveilleux mammifère, sur le ton de la conversation.

Dehors, à travers la porte que les fervents adeptes de Zon-Gulu étaient parvenus à fracasser, le combat venait de s’arrêter. Les belligérants s’étaient immobilisés dans un tableau particulièrement ridicule de guerriers en soutane à l’air à la fois déconfit et illuminé. L’Élu du Majeur de l’Indomptance venait de leur être révélé, le messi était descendu parmi eux. Zilk se tenait là, face à la masse de religieux qui lui faisait face, le saint Doigt à la main. Un sourire machiavélique commença à se dessiner le long de son visage, symbole d’une victoire personnelle et d’une joie fourbe assumée. Un fourmillement d’excitation et d’engouement s’empara de la foule, prête à entendre le discours de leur nouveau sauveur.

Le puissant mage retourna l’objet entre ses doigts, le manipulant avec une délicatesse digne d’un pachyderme enrhumé. Son regard oscillait entre ses adorateurs et l’artefact, l’hésitation semblait le gagner… Finalement, après quelques secondes, il se fixa sur la populace pleine de piété et d’impatience avec une détermination qui n’annonçait rien de bon pour qui le connaissait.

  • Mouais, c’est nul, conclut-il avec dédain.

Toujours en toisant la foule avec défi, sa poigne se desserra et le Majeur tomba à même le sol dans un bruit sourd accompagné de lourdes volutes de poussière. Sous les yeux ébahis des religieux, qui furent effleurés de la pensée naïve d’une simple maladresse de la part de l’Élu, il avança sa jambe et écrasa brutalement la puissante relique tout en se fendant d’un rire dans lequel résonnaient toutes les ténèbres de ce monde.  Il releva le pied d’un geste négligeant dans le but de vérifier qu’il ne restait du saint Doigt que des fragments, balaya une dernière fois l’attroupement de son regard ainsi que le sol de sa botte, puis, dans un majestueux mouvement de cape, se retourna vers ses compagnons. Il se râcla doucement la gorge avant de préciser d’une voix chantonnante :

  • Bien, nous pouvons y aller !

C’est alors qu’il prononçait ces mots que la foule saisit l’ampleur de son acte. Passant en quelques instants de la surprise à la colère à la perte de tout contrôle, elle se jeta vers nos trois amis en poussant de furieux hurlements de rage. Zilk prit Morgane par la main, intima à Bibine de grimper sur son épaule et, dans un claquement de doigts, ils disparurent.

Quelques minutes plus tard, marchant avec difficulté au milieu des cadavres, Zooltan vint se poster devant Nooltaz, son corps entier tremblant de fureur.

  • Sache que je te considère comme personnellement responsable de ce désastre! Annonça-t-il en pointant un doigt accusateur vers son opposant.
  • C’est toi qui a commencé ! répliqua l’autre avec répartie. Le Majeur n’existe plus, mais notre guerre est bien réelle !

Zilk, Morgane et le puissant animal atterrirent au beau milieu de l’auberge du Tonneau Percé où les odeurs de malt et de charcuterie fumée vinrent aussitôt les assaillirent. Ils étaient tous trois attablés et personne, hormis un vieillard assis au comptoir, ne remarqua leur apparition soudaine.

  • Ah, de retour dans un lieu un brin civilisé… fit le mage avec satisfaction.
  • On dirait bien, confirma posément Morgane. Patron, une bière et un lait de chèvre !
  • Scouuik ! s’indigna Bibine en agitant ses petites pattes griffues.
  • Et une coupe de fruits accompagnée d’un peu de poulet ! rajouta Zilk, outré par cet oubli de la voleuse.

Faisant fi du ton accusateur de son partenaire de crime, la belle rousse tapota la table de ses doigts avec impatience. Dès que l’aubergiste leur eut apporté de quoi se sustenter, elle plongea ses yeux d’un vert intense dans ceux, noirs, de l’homme avec qui elle s’était engagée dans cette étonnante aventure.

  • Et maintenant, mon très cher Zilk, tu vas tout m’expliquer, poursuivit-elle avec froideur. J’avoue, j’aime bien voyager avec toi, tu es différent des camarades que l’on trouve habituellement dans le métier et ça me plait… Et j’ai également compris que tu n’es pas un simple brigand ordinaire, ce que je respecte également, ça ne me pose pas de soucis… Mais j’estime avoir mérité le droit de savoir ce qu’on fait, où on va et pourquoi !
  • Alors c’est simple, très simple en fait. Je cherche à provoquer la fin du monde. Ne t’inquiète pas, pas de flammes et de démons parcourant la terre en quête de sang, j’ai déjà donné pour ça ! lâcha-t-il en riant à la mémoire de ses souvenirs d’enfance.
  • Ah… Tant qu’on survit, je suis pas contre, approuva Morgane d’un air sombre. Ce monde ne m’a pas gâté, ça ne me gênerait pas d’en faire naître un nouveau de ses cendres… Mais alors, tu as un plan ? Et diable, pourquoi toute cette épopée pour chercher un objet que tu as simplement brisé ?
  • Une chose après l’autre, posa le sorcier. Tout d’abord, le doigt ! J’étais curieux de juger de sa puissance par moi-même. Malheureusement il m’a déçu au plus haut point… Il était décrit comme surpuissant, contenant la puissance-même des dieux… Mais en fait, il n’avait aucun pouvoir que je ne possédais déjà. Et puis voir tous ces crétins en robe me dévisager comme ils l’ont fait quand je l’ai détruit était, je te l’avoue, particulièrement hilarant.
  • Je ne peux le nier, admit la roublarde avec un sourire amusé. Mais comment as-tu eu connaissance de cet Majeur, supposé si redoutable ?
  • J’ai trouvé des références à ce Doigt dans L’index des Reliques et Artefacts, un excellent ouvrage d’ailleurs, indiqua-t-il en levant le pouce. Quant à mon plan, il consiste avant tout à une constante mais non moins subtile improvisation. Et déclencher une guerre de religion me semble être un bon début, qu’en penses-tu ?

Elle le regarda quelques secondes avec effarement, puis elle se reprit et afficha son habituel sourire confiant et plein de malice. Zilk parvenait toujours à la surprendre, mais elle commençait à s’habituer à ses réactions éternellement décalées. C’était même la raison principale pour laquelle elle appréciait sa compagnie, l’ennui était banni de leur quotidien.

  • Certes, ça s’est plutôt bien passé, convint-elle. Mais pour la suite, on ne va quand même pas se balader au hasard dans les campagnes en espérant qu’une occasion se présente, si ?
  • Capitaine Bibine ? Veuillez rappeler à l’ordre cette malotrue pour son impudence à mon égard ! ordonna Zilk.
  • Scouuuiik ! Acquiesça l’animal avec respect avant de se jeter sur les genoux Morgane avec détermination et de lui montrer son expression la plus indignée.

La jolie rousse, attendrie plus qu’intimidée par ce spectacle, grattouilla le somptueux mammifère avec ferveur en attendant une réponse à sa question.

  • Mais tu as raison, continua-t-il. Et voilà qui tombe bien, je suis quelqu’un de prévoyant et de rusé, tout est planifié. Pour pouvoir asservir le monde dans de bonnes conditions, il faut s’assurer que personne ne le fasse avant. Et c’est là que réside toute la subtilité de mon idée. Nous allons, en toute logique, réduire à néant tout individu, entité ou concept qui aurait ne serait-ce que l’envie de dominer cette terre à notre place. Voilà le plan.
  • Éliminer tous nos rivaux en quête de destruction du monde pour garantir que nous en serons les auteurs, songea-t-elle. Ça me plait !
  • Scoouuuiiikk ! Rayonna Bibine.

Tom & Alban

Les joyeuses aventures de Zilk | Prologue

– PROLOGUE –

En l’an 88 de la quatrième Ère des Enchanteurs vivait, en Eowaria, un personnage aux sombres desseins, ainsi que Bibine, son raton-laveur. D’aucuns pourraient penser que cet animal fut pour le moins banal, mais rien ne serait moins vrai. En effet, la particularité de ce noble mammifère était sa capacité à apprécier la présence du malfaiteur. Mais cessons-là ces puériles billevesées, abordons maintenant le vif du sujet : comment ce terrible individu terrifia et domina toute vie.

Pour le vil Zilk, tout commença lorsqu’il fit brûler son village natal, tuant ainsi l’intégralité de sa famille, à l’âge de quatre ans. C’est à sept ans qu’il se découvrit une passion pour la nécromancie en exhumant une goule ancestrale, mettant par la même à feu et à sang une centaine de paisibles hameaux. Lorsqu’il atteignit enfin la pré-adolescence du haut de ses neuf ans, il était un maître confirmé dans tous les arts occultes ainsi que la magie de destruction, profitant de ses dons exceptionnels pour répandre la mort partout autour de lui. Plus les années passaient, plus la populace environnante s’amoindrissait. À douze ans, alors qu’il venait d’invoquer une engeance démoniaque, il se rendit compte qu’il était le seul être encore vivant sur son île natale.


Il décida alors, n’ayant rien d’autre à faire, de labourer la terre et de faire pousser des légumes pour passer le temps et survivre. Huit ans durant, il exerça la profession de fermier, se nourrissant des fruits de la nature et de la chair des animaux qu’il faisait apparaître par sa simple volonté, jusqu’à ce que le secret de la téléportation lui soit révélé, par un raton-laveur qui avait traversé l’océan, alors qu’il prenait sa douche. Ainsi, ses pieds foulèrent enfin le sol du Continent et son épopée débuta réellement.


Revenons donc en l’an 88, au fond de cette auberge crasseuse qu’est le Tonneau Percé, où Zilk buvait tranquillement son lait de chèvre. Le brouhaha ambiant et les relents mêlés de malt et d’orge l’aidaient à réfléchir. C’est en ces conditions qu’il venait de parachever son dernier plan, le point d’orgue de sa carrière, l’apogée de la vilenie, le zénith de son génie… !

  • Encore un peu de lait de chèvre, brave homme ? Demanda la jolie serveuse en se penchant vers lui.
  • Mmh… Oui pourquoi pas… Quoi que… Donnez-moi juste quelques secondes… marmonna-t-il en fouillant sa bourse.
  • Aucun soucis ! Fit-elle en patientant quelques secondes, battant des cils. Alors… euh, en prendrez-vous encore un peu ?


L’homme sourit en lui tendant une pièce de cuivre, dérobée sur le cadavre d’un honnête marchand, lui effleurant par ce geste sa peau douce et voluptueuse. Elle rougit, prolongea le contact quelques instants de plus, puis s’éloigna vers le comptoir en soignant son déhanché. Silk observait le mouvement de balancier d’un œil appréciateur. Une fois son godet vidé, le sombre personnage se leva, fit un clin d’oeil discret à la demoiselle et quitta l’auberge d’un pas décidé.


Il attendit la jolie blonde environ deux heures caché dans l’ombre d’un arbre aux abords du village révisant ses sorts de destruction mineure, qu’il n’avait pas utilisé depuis de longues années, sur les écureuils passant par là. C’est alors qu’elle passa le seuil de la taverne, sa chevelure dorée reflétant la lumière des torches environnantes. Il se dévoila, silhouette mystérieuse sortant de la pénombre, et l’entraîna sur une centaine de mètres jusqu’à atteindre une bâtisse désolée, témoignage des guerres passées et présage de celles à venir. Elle se laissa guider, la main dans la sienne, les cheveux volants allègrement au gré des caprices du vent. Son esprit simple appréciait l’instant présent, rêvant éveillée de son amant d’une nuit, heureuse de s’apprêter à découvrir les plaisirs de la vie en compagnie de cet homme si beau et mystérieux.

C’est ainsi qu’ils entrèrent dans la demeure abandonnée. Une fois l’encadrement de la porte passée, un bruit se fit entendre derrière eux. Ils se retournèrent d’un même geste et Bibine apparut, sa queue touffue fièrement dressée derrière elle, ses yeux innocents se posant alternativement sur les deux personnes dans l’espoir de se voir offrir de la nourriture. Zilk s’agenouilla près de l’animal et, d’une mouvement affectueux, le caressa derrière l’oreille tout en psalmodiant d’incompréhensibles paroles à voix basse.

Soudain, en moins de temps qu’il ne lui fallut pour s’en rendre compte, la belle vit ses yeux s’embraser et s’évaporer en une faible fumée violette, puis elle s’effondra sur le sol, toute vie ayant quitté son corps. Le malveillant personnage s’estima satisfait qu’elle n’ait pas souffert, considérant qu’il avait ainsi fait sa bonne action du jour, car il en était venu à apprécier sa charmante compagne et que sa magnanimité était grande. Cela lui rappelait sa jeunesse, et plus précisément le jour où il avait achevé un prêtre avec les dents… Il n’avait jamais été aussi heureux que ce matin là, le sang coulant sur ses vêtements et les os craquants sous sa mâchoire victorieuse…

Enfin, il secoua la tête pour chasser ces beaux souvenirs de son esprit et entreprit de récupérer quelques mèches de cheveux, trois doigts et un poumon sur le cadavre aux belles formes, juste au cas où il en aurait besoin. Il convenait de se mettre en route au plus vite à présent, la conquête du monde l’attendait !

Tom & Alban

Les joyeuses aventures de Zilk | Chapitre II : Hazefu

– CHAPITRE II –

Hazefu

Le lendemain matin, Zilk précisa qu’il avait besoin de méditer pendant le trajet et que quiconque oserait l’importuner verrait son espérance de vie diminuer indubitablement, puis ils reprirent la route silencieusement pendant l’intégralité de la matinée. Enfin, après avoir escaladé une colline particulièrement pentue, ils arrivèrent en vue d’Hazefu la Sainte, superbe ville baignée dans un halo de lumière. Les remparts de la  cité s’érigeaient fièrement en contrebas et ceignaient Hazefu, impressionnante vue du haut. Le soleil venait illuminer la vallée et rendait éblouissante cette capitale, d’où émergeaient des lueurs d’une beauté incomparable et de doux sons de luth et de harpe.

Même Morgane, sous ses airs de baroudeuse farouche, fut profondément touchée par la paisible atmosphère qui se dégageait des murailles blanches brillantes de pureté. Pendant ce temps, le mage noir s’était mis à marcher à reculons, prétextant l’observation d’une race rare de pigeon dans son environnement naturel, pour ne pas avoir à contempler ce spectacle indigeste.

Ils arrivèrent aux pieds de la ville et virent deux gardes postés devant le mur de pierre où l’embrasure d’une porte gigantesque se dessinait. Les soldats étaient vêtus d’une armure de cuir légère et ne portaient qu’un cimeterre à la ceinture, ce qui étonna Zilk étant donné la puissance et la renommée de ce sanctuaire de connaissance.

Il rangea cette information dans un coin de son cerveau machiavélique et commença à embraser ses mains pour s’occuper du droit de passage lorsque Morgane l’arrêta d’un bras et se positionna devant lui, prête à négocier. Furieux sur l’instant, il choisit de voir comment elle s’en sortirait avant de décider s’il devait ou non se séparer de sa collaboratrice.

  • Bien le bonjour chers messieurs ! Clama Morgane avec conviction. Mon compagnon et moi souhaiterions pénétrer dans votre cité. À ces mots vous me demanderez pourquoi ? Et vous aurez raison ! Bien trop de canailles rôdent dans la nature ces temps-ci et il serait imprudent de laisser entrer quelques malotrus aux intentions plus que douteuses. Je vais donc de ce pas répondre à cette question que vous m’auriez posée. Nous sommes ici pour étudier et en apprendre plus sur le monde qui nous entoure. La botanique, l’alchimie, l’histoire et toutes ces disciplines passionnantes que nous aurions bien du mal à approfondir hors de ces murs.
  • Hmmm, fit l’officier d’un air songeur. Je veux bien vous croire ma jolie petite dame, mais votre compagnon, qu’est ce qu’il fait là ? Et l’animal là, personne lui aurait enseigné à piquer les bourses des honnêtes gens par hasard ? C’est monnaie courante par ici alors pas d’entourloupes !

Zilk, qui observait la scène d’un œil féroce et professionnel, se fendit soudain d’un sourire où transparaissait un profond bonheur. La cité n’avait pas volé sa réputation, grâce à ce brave garde, il venait d’avoir une illumination.

  • Oh non, c’est simplement mon assis… Euh mon mentor, se rattrapa-t-elle en voyant l’oeillade meurtrière que ce dernier dardait sur elle. Il m’apprend tout ce qu’il y a à savoir dans ce travail et c’est lui-même qui m’a guidée vers ce lieu de paix et de savoir. Quant à Bibine, c’est notre animal de compagnie, la seule chose qu’il me reste de ma défunte mère..

Elle joignit un regard larmoyant des plus crédibles à ses paroles et commença à hoqueter de chagrin. Le soldat eut un air compatissant en regardant le mammifère qui ouvrait de grands yeux attendrissants.

  • Eh bien j’imagine que l’on a rien à craindre, fit-il. Je vais vous laisser passer mais d’abord il me faut vos noms pour le registre.
  • Je me prénomme Nisette et voici Jaryl, affirma-t-elle en essuyant ses larmes. Pouvons-nous entrer ?

Le soldat s’écarta et leur fit signe d’avancer. Ils s’éloignèrent un peu afin de s’assurer que les gardes ne pouvaient plus les entendre, puis Zilk se tourna vers la jolie rousse avec un grand sourire.

  • Aah, enfin, les rues d’Hazefu nous sont libres d’accès et sans que toute la ville ne soit à nos trousses ! Et cela grâce à toi, Morgane, je te félicite. Je dois avouer que ta vie a bien failli toucher à son terme tout à l’heure, mais ma foi, tu m’as impressionné. Je suis fier de t’annoncer que tu es désormais mon associée et qu’à partir de maintenant, je respecterai ton existence. À présent si tu veux bien m’excuser quelques instants, j’ai des choses à apprendre à Bibine.

Le génie maléfique se pencha vers l’animal et lui susurra quelques mots à l’oreille. Il se releva alors que le raton-laveur s’éloignait en trottinant sur ses petites pattes. Morgane le suivit des yeux, intriguée par la quête que le nécromant venait visiblement de donner au raton-laveur. Sans un commentaire, Zilk tourna les talons et s’engagea dans une petite ruelle où pendait une unique pancarte indiquant « Le Poulet Flagrant ».

Il poussa la porte de la taverne et arriva au milieu d’une bagarre entre ivrognes. Morgane et lui traversèrent la pièce en direction du comptoir sans prêter la moindre attention à la mêlée qui faisait rage. Ils commandèrent sereinement une bière fraiche et un lait de chèvre et allèrent s’asseoir à une petite table dans un coin où ils espéraient ne pas être dérangés par l’échauffourée. Ils patientèrent tranquillement, appréciant l’ambiance relaxante de la bâtisse, puis le tenancier vint rapidement les servir.

  • Une bière pour monsieur et un lait de chèvre pour sa bien jolie dame, complimenta-t-il en posant les chopes devant ses clients. Il vous faudra autre chose ?

Morgane serrait les dents et se retenait de ne pas planter une dague dans la bedaine de l’aubergiste lorsque Zilk prit la parole.

  • Merci bien mon cher, répondit-il distraitement en lui passant quelques pièces.
  • Moi, ton épouse ! Comment ose-t-il ?! S’enflamma la rousse alors que le tavernier retournait à son comptoir. Et puis merde, c’est pas parce que je suis une femme que je bois du lait de chèvre !

Elle empoigna avec colère sa pinte et la but d’une traite, ce qui fit lever à Zilk un sourcil intrigué.

  • Quel est le problème Morgane ? S’enquit-il en sirotant son verre.
  • Le problème ?! Fulmina-t-elle. Nous nous sommes associés, pas mariés ! Et le jour où un homme posera la main sur moi sans la perdre dans la seconde n’est pas encore arrivé ! Et puis j’ai ma fierté de femme libre… Mais qu’est ce que tu fais ?!
  • Eh bien je pose la main sur toi, expliqua-t-il avec un grand sourire en lui touchant le nez du bout du doigt.
  • Non mais… enfin toi c’est pas pareil ! Soupira-t-elle. Et puis tu me pulvériserais si je tentais de t’attaquer.
  • Certes, confirma-t-il d’un ton rêveur en finissant son verre.

Zilk se levait quand un homme trempé vint s’écraser sur leur table suite à un coup de poing. L’ivrogne se redressa et se tourna vers le mage.

  • Eeeeeuh ! C’toi qu’m’a frappé com’ ça ? Viens t’battre s’t’es un homme !
  • Oouuuuais, fit un autre soiffard, viens t’battre ! Et pis on s’occupera d’ta femme ! Elle doit s’ennuyer avec toi ! S’esclaffa-t-il.

Son rire s’étouffa dans un gargouillis de bulles de sang qui lui remplirent la bouche, une dague au manche violet s’étant soudainement fichée dans sa gorge. Les rires s’arrêtèrent d’un seul coup et un grand silence s’installa dans la taverne. Morgane en profita pour se lever avec, dans la main, une lame similaire à celle qui avait abattu feu le badaud.

  • D’autres amateurs ?! S’écria-t-elle, hors d’elle. Quelqu’un veut-il encore parler de me prendre ma virginité ?
  • Beuh, articula l’homme qui avait atterri sur leur table. Comment qu’t’as pu pas te faire toucher avec ton joli p’tit minois ?
  • Comme ça, répliqua-t-elle aimablement en enfonçant son couteau dans les entrailles du malotrus.

Zilk observa le geste d’un œil appréciateur puis, peu désireux de perdre du temps à réduire en cendres tous les gardes de la ville, songea qu’il fallait s’en aller au plus vite.

  • Je pense que l’on ferait mieux de partir Morgane, conseilla-t-il.

Morgane balaya la salle du regard, tous s’étaient reculés au fond de l’auberge, s’étaient collés au mur et la regardaient avec peur.

  • Tu as raison, partenaire, marmonna-t-elle en tournant les talons.
  • Messieurs, fit Zilk avec un sourire amusé en se drapant majestueusement de sa cape.

La jeune rousse vint récupérer sa dague sur le cadavre dont la gorge était trouée puis les deux quittèrent l’endroit d’un air entendu.

  • Et pourquoi est-on venu dans cette taverne au fait ? demanda Morgane.
  • Parce que j’avais soif, indiqua-t-il avec nonchalance. Et puis il me fallait récolter certaines informations aussi, mais je crains que Le Poulet Flagrant n’ait pas été adapté.
  • Quelles informations ? Insista-t-elle.
  • La localisation du Majeur de l’Indomptance. Je sais qu’il se trouve dans un lieu de culte mais j’ignore encore lequel… Il va falloir enquêter nous-mêmes.
  • On peut toujours fouiller chaque temple et interroger tous les prêtres, proposa-t-elle. Ensuite on le vole.
  • Là d’accord, mais j’ai une meilleure idée quant à la procédure à suivre, trancha Zilk en voyant Bibine revenir.

L’animal se frotta aux jambes des deux compagnons puis se posa sur son petit derrière et fixa Zilk.

  • Elle veut nous dire quelque chose, déduit Morgane.
  • Oui, confirma le mage. Je lui ai lancé un sort, inoffensif pour les raton-laveurs, de détection de magie afin qu’elle cherche une piste vers le Majeur. Et si elle est revenue, c’est qu’elle a trouvé.

Il se tourna vers le mammifère puis il se baissa et sortit de sa poche un biscuit qu’il lui tendit en la grattouillant derrière l’oreille.

  • Bibine, tu as bien travaillé, affirma-t-il d’un ton solennel. Maintenant, guide nous vers le noble Majeur.
  • Skiiiiik, répondit-elle avec sagesse.

Puis le raton-laveur, agitant fièrement sa queue, les guida pendant une bonne dizaine de minutes à travers les ruelles et les passages. Ils la suivirent au pas de course et, lorsqu’ils s’arrêtèrent, ils se trouvaient devant un grand bâtiment entièrement peint de blanc. Sur la façade étaient gravées les inscriptions « Cathédrale de Sainte Nisette ».

  • Quoi ?! S’offusqua Zilk. Ton faux-nom, tu l’as emprunté à une sainte ?!
  • Eh bien oui, dans une ville remplie de gens pieux, ça me semblait être la meilleure idée, s’expliqua-t-elle. Est-ce que ça t’embêtes tant que ça que je profane un nom sacré ?
  • Oh non, mais vois-tu, je suis toujours mal à l’aise lorsqu’il s’agit de religion. Rien que l’idée de marcher aux côtés d’une personne croyante et la désintégration pourrait partir d’elle-même. La prochaine fois, je te serai gré de choisir quelque chose de plus neutre, pour ta propre sécurité. N’y vois rien de personnel.

La jeune femme aux cheveux de feu soupira puis opina avant de se diriger vers la porte d’entrée.

Il faisait frais à l’intérieur et le silence régnait. Le groupe entra et fit un rapide état des lieux. Une grande pièce centrale avec une issue, deux nefs et probablement l’entrée d’une crypte cachée derrière l’autel. Ils se séparèrent, Zilk alla vers la gauche, Morgane se dirigea à droite et Bibine choisit de couvrir le centre de la cathédrale.

Le mage noir était mal à l’aise, il n’avait jamais apprécié l’ambiance des temples. Ça ne l’empêcha de chercher partout pour trouver le fameux doigt sacré, mais il se doutait que l’objet qu’il convoitait ne se trouvait pas ici. Une telle relique aurait probablement été mise en valeur, mais là il ne voyait rien. Au bout de quelques minutes de recherche, il entendit Morgane l’appeler et se précipita dans sa direction, suivi de près par le raton-laveur.

  • Zilk ! J’ai trouvé quelque chose, l’apostropha-t-elle lorsqu’il se rapprocha. Je crois que ce n’est pas ce que l’on recherche, mais ça m’a l’air magique. Je me demande bien à quoi ça peut servir…

Elle lui tendit un anneau argenté sur lequel était incrusté une améthyste. Il le prit dans sa main et l’examina avec intérêt, mais la porte d’entrée claqua à cet instant précis et une dizaine de prêtres furieux apparurent.

  • Eh vous ! S’écrièrent-ils en tendant de concert un doigt accusateur vers les intrus. Reposez immédiatement la Bague de Vision Nocturne, voleurs !

Zilk prit le temps de fouiller ses poches pour en tirer un énorme cigare qu’il alluma sur l’un des cierges se trouvant devant lui, et ce sans quitter les arrivants des yeux.

  • Merci de nous avoir indiqué son pouvoir, désormais Morgane pourra me suivre dans le noir complet ! Bien, nous allons partir maintenant, affirma-t-il en soufflant sa fumée vers les religieux. Elle est moisie votre piaule.
  • Vous pensez que vous allez vous en tirer comme ça ? Il faudra tout d’abord défaire le puissant clergé de Zon-gulu ! Le défia ce qui semblait être le prêtre le plus puissant de l’assemblée.
  • Vous devriez arrêter, grimaça Morgane qui n’appréciait que peu les morts inutiles.
  • Jamais ! Par Zon-gulu ! Clama le religieux.

Une vague de flammes jaillit alors de la main de l’homme et embrasa l’air entre le mage et lui. Zilk soupira et, d’un geste ennuyé, il commanda au feu de se retourner contre les religieux, ne laissant que suie et désolation sur le seuil de la cathédrale. Bibine observa ce carnage d’un regard extatique puis, comme à son habitude, sauta avec joie au beau milieu des cendres.

  • Je les avais prévenus pourtant… grommela la voleuse.
  • Eh bien Morgane, c’est ça la religion. Ils pensent tout savoir, ce qui est assez insupportable… or ils ne savent rien, donc ils meurent. C’est la sélection naturelle, expliqua posément le pyromane.
  • .. Oui, ça paraît logique, conclut Morgane en enjambant la poussière des corps calcinés, avec l’anneau enfilé à l’index.

Zilk, pour faire bonne figure et parce que ça l’amusait, décida de mettre le feu au temple entier. Ils sortirent alors du bâtiment, fermement décidés à poursuivre leurs recherches jusqu’à trouver le seul et unique Majeur de l’Indomptance.

Tom & Alban

Les joyeuses aventures de Zilk | Chapitre I : Un agréable bivouac

– CHAPITRE I –

Un agréable bivouac

Voilà deux jours déjà que Zilk était en route pour la grande ville d’Hazefu, sanctuaire de lumière, de beauté et de connaissances, pour y amorcer l’apocalypse. Dans ce lieu saint, où ne vivaient que les gens pieux, reposait une relique sacrée qu’il convoitait et dont il avait besoin pour son plan de domination totale. Le Majeur de l’Indomptance possédait, selon les anciens grimoires, des propriétés divines et occultes qui, toujours selon ces écrits, permettaient d’obtenir des pouvoirs dépassant l’entendement pour qui saurait s’en servir.
Comme il approchait de la fameuse cité mais que le crépuscule faisait tomber sur la forêt son plus profond voile d’ombre, il décida de s’arrêter près d’un charmant petit bosquet et d’y installer son campement pour la nuit. Il n’aimait pas faire de randonnée nocturne, il avait toujours entendu que cela était dangereux. En effet ses quelques escapades sous la lune s’étaient toujours terminées en bain de sang…
Il s’installa près d’un chêne centenaire et y fit apparaître deux tentes, une pour Bibine et l’autre pour sa maléfique présence, un feu ronronnant dont les flammes étincelaient dans la pénombre ainsi qu’un panier de légumes frais pour la soupe. Il saisit son couteau-pelle-pendule-faux-sablier-peigne et, en quelques minutes, les carottes et les navets se retrouvèrent coupés en petits cubes et rangés par ordre croissant de taille et de couleur. Il appréciait malgré tout son petit confort culinaire manuel qu’aucune magie ne pouvait égaler. Un claquement de doigts plus tard, un immense chaudron qu’il se plaisait à appeler Titi surgissait du néant et engloutissait dans ses eaux troubles les aliments soigneusement préparés.
Alors qu’il remuait délicatement sa soupe d’un geste altier, des voix lointaines résonnèrent, tranchant le silence de la nuit par leurs tons rauques et primitifs. Heureux à l’idée de pouvoir se dégourdir un peu, il défroissa sa cape de voyage pour être présentable et s’apprêta à accueillir les nouveaux arrivants. Le groupe sortit de l’ombre et il put distinguer trois silhouettes dont la démarche n’avait d’égal que leur subtilité.

  • Toi donner ton corps ! Beugla l’un des bandits. Euh… Non… Toi donner ton or !
  • Mais bien évidemment très cher. Allez chercher du bois pour mon feu et mon or sera tout à vous, proposa Zilk en haussant la voix pour cacher le crépitement des braises.
  • Il en faut combien ? S’enquit le malotru.
  • Non mais sérieux…. soupira la femme du groupe, une grande rousse qui semblait débrouillarde. Tu vois pas qu’il a son feu déjà allumé et qu’il se fout de nous ?
  • Beuh…
  • Elle a raison, intervint le dernier membre de la compagnie après une légère hésitation. Toi l’étranger, n’essaye pas d’être plus malin que nous et vide tes poches !

Les brigands portèrent la main à leur fourreau d’un air vindicatif tandis que Zilk, lui, continuait à touiller sa soupe sans leur accorder le moindre regard.

  • Moi ? S’indigna-t-il en relevant enfin la tête vers ses interlocuteurs. Oh non je n’oserais pas me moquer de bonnes gens telles que vous. Rien ne me serait plus déplaisant. Mais certes je me suis fourvoyé, mon feu est, et brûle déjà. En revanche si la fortune est ce que vous recherchez, nous pourrions peut-être commercer comme les honnêtes gentilshommes que nous sommes.
  • Pourquoi pas, accepta le moins benêt des deux mâles, une lueur de sournoiserie dans l’oeil. Alors Morgane, va donc faire le guet et assure toi que personne ne vienne interrompre ces… négociations.
  • Oui Morgane, allez donc surveiller vos biens, qu’aucune âme mal-intentionnée ne puisse s’en emparer. Ce serait, ma foi, bien dommage.

La jeune femme se tourna vers ses camarades, leur intimant d’un regard courroucé de ne pas faire n’importe quoi, puis s’éloigna du campement. Zilk profita ainsi, pour sa plus grande satisfaction, de sa deuxième contemplation de déhanché généreux de la semaine.

  • Alors voilà ! Passons aux choses sérieuses, l’étranger !
    Hmm, acquiesça la brute.
  • Fort bien, déclara le nécromant. Tout d’abord, mes braves, et ce dans un unique but d’équité, je désire savoir où se cachent vos biens. Vous voyez là tout ce que je possède et la localisation de chacun de mes trésors mais j’ignore où sont les vôtres. Si je vous crois sur parole quant à la nature de vos possessions, je désire cependant, vous le comprendrez bien, en connaître l’emplacement.

Le brigand hésita quelques instants. Puis après une mûre réflexion il se dit que de toute façon l’inconnu finirait arnaqué, tué et pillé. Alors autant satisfaire l’autre parti tout en lui mentant, par pure conscience professionnelle.

  • Oui je comprends, approuva-t-il. Notre campement se trouve à côté de la rivière, à l’est, fit-il en jetant un bref regard dans la direction opposée.
  • Votre honnêteté vous honore, l’ami ! Enchaîna Zilk en se frottant les mains. Alors que pensez vous de l’échange de votre cimeterre contre une cotisation compensatoire à la richesse expansive des deux partis proposant de participer à une transaction des parts du marché relatives à chacun d’entre nous. Bien entendu, ce contrat passé dans l’accord des conventions de la confiance et d’une promesse d’un dû intrinsèque à votre nombre d’ascendants possédant une richesse non subséquente mais sachant rester affairante à…

Les deux bandits écoutaient avec attention. Dès la deuxième phrase ils durent user de tous leurs talents de comédiens pour ne pas afficher leur totale incompréhension. Ce n’est qu’une fois ce monologue terminé qu’ils purent enfin répondre.

  • Euh… D’accord. Ca me semble acceptable, conclut le voleur.
  • Oui, ajouta le simplet avec sagacité.
  • Eh, je crois qu’on y gagne ! Lui murmura son compère.

Zilk tendit la main et reçut gracieusement la lame de son adversaire. Puis, sans laisser aux deux gredins le temps de rassembler leurs esprits et leurs facultés de marchandage, il poursuivit sa savante dialectique et les dépouilla rapidement de toutes leurs possessions. Enfin, pour terminer l’entretien et ne pas les léser, il leur offrit une pièce de cuivre ainsi que son plus beau sourire. Heureux de leurs prolifique négoce, ils remercièrent mille fois leur bienfaiteur et s’apprêtèrent à retrouver leur complice ainsi que leurs montures.

  • Euh… Mais on a plus rien ! Constata la brute.
  • Mais t’en fais pas, j’ai gér… riposta son ami. Eeeeh ! Mais on a plus rien ! Vous nous avez volé !
  • Comment ça ? Moi, vous voler ? Nous n’avons fait que négocier voyons.
  • Menteur ! Tricheur ! Capitaliste ! À mooooort ! S’écria le bretteur offusqué.

À ces mots l’homme s’élança, accompagné de son compère, vers le vil escroc. L’image de ces deux assaillants désarmés, vêtus uniquement de caleçons et de chaussettes, se jetant cœur et âme dans la mêlée allait marquer Zilk jusqu’à la fin de ses jours.

  • Eeh ! Protesta Zilk en s’emparant de son tout nouveau cimeterre. Je ne vous rendrai pas vos pantalons ni vos armes, je les ai gagnés honnêtement !

Les brigands ne portèrent pas la moindre attention à ces moqueries et continuèrent leur attaque en poussant de grands cris guerriers. Zilk nota que sa lame avait été bien entretenue par son précédent propriétaire avant de la laisser tomber au sol, puis fit un pas de côté pour éviter le coup de poing qui s’approchait de son visage. Deux mots interdits furent murmurés, ses mains furent illuminées et la tête de la brute s’embrasa en un éclair aveuglant. L’autre recula de stupeur et se retourna dans l’idée de fuir. C’est alors que Bibine surgit d’un buisson et saisit le couard à la cheville, lui faisant littéralement mordre la poussière.

Le malheureux se releva difficilement, la jambe transie par la morsure de l’animal et la joue éraflée par le caillou particulièrement coupant sur lequel il avait atterri. Zilk jeta un rapide coup d’oeil vers son chaudron, vérifia que sa soupe ne brûlait pas et s’approcha de l’estropié en sifflotant d’un air guilleret.

Il lui suffit d’une pichenette sur le nez du bandit pour le remettre à terre. Cette fois, l’os de son épaule craqua sous le choc mais cela ne l’empêcha pas de se redresser, désormais animé par une volonté bien plus forte que ses simples muscles.

  • L’homme fort n’est pas celui qui ne tombe jamais, haleta-t-il en fixant les yeux du démon qui lui faisait face. L’homme fort est celui qui se relève à chaque fois !

Zilk apprécia un court instant ce courage naïf que possédait son adversaire et haussa les épaules.

  • L’homme fort est plutôt celui qui sait désintégrer son ennemi et qui, accessoirement, reconnaît quand sa soupe est prête. Et là, elle l’est.

Il dressa fièrement son index pour ponctuer sa phrase et une intense lumière vert émeraude vint dissimuler pendant quelques instants le corps de l’homme meurtri. Lorsqu’elle se dissipa, il ne restait qu’un tas de cendres aux pieds du mage dans lequel Bibine se jeta joyeusement.

  • Mmh… Vert c’est pas mal, mais je tenterais une autre couleur la prochaine fois. Ça manque un peu de panache…

Alarmée par ce vacarme, Morgane réapparut en courant, une dague dans chaque main, et n’eut pour seule vision de ses camarades de fortune qu’un corps décapité dont le cou fumait encore.

  • Vous venez de marcher dans votre ami, l’informa Zilk en se servant généreusement un grand bol de potage.

Elle baissa les yeux d’un air horrifié et s’aperçut que de la cendre maculait ses bottines tout juste cirées. Il ne lui fallut que quelques instants pour reprendre contenance et se redresser vers le meurtrier, un sourire charmeur se dessinant sur ses lèvres.

  • Oh, oui, il a toujours été importunant… Constata-t-elle en haussant les épaules. Dans ce cas, que pensez-vous de débuter un nouveau partenariat avec quelqu’un de compétent ? Je vous assure que je suis…
  • Très bien ! Coupa Zilk. Vous m’assisterez donc, comme… nouvel animal de compagnie ? Ma foi pourquoi pas. Mais il faut que je vous informe d’une ou deux bricoles.
  • Animal de comp… Hum, se rembrunit-elle. Et de quoi est-il question, cher associé ?
  • Tout d’abord, voilà Bibine. Respectez-la plus que vous-même. Elle sera votre supérieure. Ne la contredisez sous aucun prétexte.

Le mammifère se dressa sur ses pattes arrières, regardant avec fierté sa nouvelle subalterne. Cette créature rousse saurait certainement l’assister convenablement.

  • Ensuite, poursuivit-il après une savoureuse goulée de soupe, ne touchez jamais ma personne, sauf demande expresse de ma part. Si c’est le cas, demandez des précisions et assurez-vous de ne pas être sale. Pour finir… je crois que c’est tout. Oh si ! J’attends de vous une grande capacité d’adaptation. Je vous ai engagée pour vos talents, alors ne me décevez pas.

La charmante demoiselle réfléchit quelques secondes, évaluant ses possibilités de survie en cas de refus et le profit qu’elle pourrait tirer d’un tel contrat. Finalement satisfaite, elle hocha la tête en signe d’approbation et s’assit près du feu.

  • Quand vous parlez de mes talents… ajouta-t-elle en se servant du délicieux liquide fumant. Sur quoi vous basez-vous ? Vous ne m’avez jamais vue à l’action.
  • En effet mais ce n’est pas nécessaire, j’ai le don de dénicher les meilleurs éléments, expliqua-t-il en jetant un regard affectueux à Bibine. Et tu peux m’appeler Zilk.

Morgane l’écouta en grattant distraitement le pelage du raton-laveur, intriguée plus qu’effrayée par ce mystérieux personnage qu’elle fréquenterait désormais quotidiennement.

C’est ainsi que nos trois amis s’endormirent sous la voûte céleste, le cœur empli d’espoir quant à la suite des événements…

Tom & Alban